Aujourd’hui, le destin nous propose un voyage aux frontières de la préhistoire ; une réalité aussi authentique qu’imprévisible. Des liens amicaux, porteurs d’un pouvoir réservé aux
privilégiés que nous sommes, nous conduisent dans ce que nous appellerons la vallée profonde de Hooumi , entendons par là, le visage secret d’un lieu réputé mais jamais visité.
Il est commun pour le voyageur qui s’identifie comme aventurier de visiter Tapivai puis Hooumi, des lieus chargés d’émotion dans l’île de Nuku Hiva.
Il est exceptionnel de rencontrer un authentique « maku oho » ami de longue date prêt à nous révéler les mystères de sa jeunesse passée dans le pays de la pierre taillée.
En remontant la piste qui serpente
entre les très nombreux pae pae magnifiquement conservés de la vallée », on sent très vite que si les esprits errants n’ont pas déjà été alertés par
notre visite incongrue, nos délires sont assurément en ébullition, et la suite de l’histoire va sûrement pétiller.
Tuhatete, qui n’a pas l’habitude de faire dans la dentelle est sorti de son véhicule, un étui en peau de vache , garni de coupes-coupes à la ceinture et une carabine Winchester à l’épaule.
Lui, qui sait passer d’ un rôle d’homme moderne , efficace et authentique à celui d’un indigène défenseur de la tradition et des valeurs marquisiennes, fait fière allure dans l’enchevêtrement des
cocotiers des manguiers et des banians sauvages.
En partant de la plage, il nous indique le lieu où résidait la tribu des « Puhioho » dont son arrière grand-mère était issue ; une tribu qui avait
le privilège d’autoriser ou interdire l’accès à la mer.
En remontant nous passons dans le secteur des « tomaa » puis celui des « Teava hangi » une tribu caractérisée par un langage incluant des expressions
nasales.
Cette tribu, gardait le col, une zone « tapu » pour tout le monde.
Tuhatete, nous précise que dans sa jeunesse, il redoutait le passage dans ce secteur où des pierres volaient régulièrement autour des oreilles des intrus.
Aux Marquises , les esprits (vehine hae) sont toujours en relation autoritaire avec le passager non autorisé.
Plus haut dans la vallée, nous rencontrons le secteur des « mahuta » avant d’arriver au but de notre périple : la tribu des « maku oho ».
Un voyageur non averti aurait franchi les 5 passages de gué sans remarquer les nombreuses pierres usées, polies, taillées, que les anciens utilisaient pour affuter leurs outils en pierre et
pourtant, il suffit de tendre l’oreille pour entendre les murmures de Cromagnon, nous sommes bien dans un passé qui a tout de préhistorique.
Notre ami, Tuhatete, perturbé par une nostalgie visible et envahissante nous ajoute : « avant , c’était propre , planté de vanille, de café et de tarot. » Il assortit l’expression
de cette mélancolie de quelques gestes dérisoires, coupant de ci de là, une branche ou une plante.
« Il y a des millions de choses à couper, tu ne vas pas débrousser ta vallée ce matin ! »
Nous arrivons alors au paepae de son enfance ; on précisera aux trois pae pae : celui des garçons, celui des filles et entre les deux celui des parents.
Rien ne manque dans la structuration de ces édifices .
Des limites en Keetu rose séparent l’étage où l’on dormait de celui qui constituait une sorte de terrasse et au milieu duquel « le ua ma » (trou alimentaire, silo à mei) vide de fruits
de l’arbre à pain est devenu un piège à cochons.
Le "ua ma" de la famille de Tuhatete
Un regard nous apprend qu’une victime a récemment fait les frais de l’affaire.
La végétation locale est variée et luxuriante ; nous goûtons les graines d’une cabosse de cacaoyer puis rencontrons de nombreuses goyaves qu’un cochon sauvage honore de sa gourmandise.
Tuhatete, descendant de cannibale, chargé des gènes du guerrier taipi, range sa carabine .
La poudre n’a pas parlé, mais il me précise que sa tribu « maku oho » signifiait « domaine de la force végétale ».
Une cabosse de cacaoyer
Il range trois énormes noix de coco femelles et me glisse en souriant « tu sais, mon père n’aurait jamais supporté que l’on plante un couteau dans un tronc de cocotier, blessant ainsi un
avenir, que nous sommes tenus de respecter, trois noix de coco , c’est déjà demain et les bourgeons qui percent la coque nous indiquent la contribution que la nature est prête à apporter pour que
ce pays et cette vallée restent un paradis. »
Une question me hante, et je la pose à mon ami : « Mais pourquoi sont-ils tous partis ? »
-L a France a commencé les essais nucléaires et des propositions très alléchantes ont fait partir mes grands frères, alors la brousse a envahi notre paradis …
La tombe de l'arrière grand mère de Tuhatete; en pleine brousse cette " Maku Oho" repose pour toujours...
Tout le monde pense que le côté négatif des essais nucléaires se situe dans le monde médical, et nous, les habitants de vallées nous savons que la déstructuration sociale est
une conséquence aussi néfaste.
Mais la France est une mère, elle ne prendra quand même pas nos plaintes pour les gémissements d’enfants gâtés… Assurément, elle saura montrer que la dette
qu’elle a ne peut ignorer le cœur et les sensibilités d’une société qui a été bradée. »